Les conférences

Publié le par exposition jours de lessive

Cycles de lavage, cycles d’innovation
Journée d’étude du 29 novembre 2006



 
Présentation

Pourquoi s’intéresser au lavage au cours d’une biennale de Design? L’acte de lavage est des plus quotidiens… Nous lavons toujours plus avec des contraintes et des attentes toujours plus fortes. L’évolution des formes, des techniques et des usages du lave-linge font de cet objet un formidable catalyseur de philosophies de vie et donc de design.

L’IERP (Institut des Etudes Régionales et des Patrimoines) a souhaité éclairer cette question en mêlant  histoire, mémoire et prospective.


L’esprit de la journée d’étude : un débat - événement au cœur de l’exposition « Jours de lessives… »


Le lave-linge est certainement la machine la plus banale de notre arsenal d’appareils électroménagers: plus de 95% des foyers en sont équipés. Faire sa lessive est aujourd’hui un geste facile qui revient aussi bien aux hommes qu’aux femmes. Mais savez-vous comment les femmes faisaient la lessive au siècle dernier? Quand le très éprouvant lavage du linge se faisait deux ou trois fois l’année avant l’arrivée de la lessiveuse puis des machines à laver? Alors, jour de lessive : jour de bonheur ou jour de labeur ?

Après des siècles de lavage à la rivière ou au lavoir, on voit apparaître au début du XIXe siècle la baratte à linge en bois, puis vers 1870 les lessiveuses à champignon en tôle galvanisée. Avec les années 1930 de nouvelles machines à laver le linge apparaissent, fruit de la mécanisation, fille de l’industrie lourde. Les réticences françaises face à l’arrivée des « belles Américaines » en raison d’une culture du linge très forte, retardent les évolutions techniques.  Il faut réellement attendre les années 1960 pour connaître en France le premier lave-linge semi-automatique largement plébiscité par la génération 68. Les années 1980-90 voient le développement des ordinateurs à laver… Et aujourd’hui  on élabore des lave-linge sans lessive à ultrasons, et on rêve de textiles autolavant…      


Linges sales, lessives et innovation


Aussi longtemps que laver, entretenir le linge n’a été qu’une tâche pénible, en tout cas peu valorisante, on ne s’est guère penché sur ce sujet. Mais aujourd’hui que nous devons sans mère Denis, laver notre linge sale ou presque propre en famille, il arrive que l’on ne trouve pas indigne de penser, observer le pourquoi et surtout le comment d’une telle tâche, en y découvrant des aspects psychologiques, sociaux et même sociologiques… Trier, laver, essorer, sécher…  Bref laver son linge sale est certes une affaire de famille, mais c’est bien plus aujourd’hui : science, publicité, technique, histoire, sociologie et même le patrimoine s’en mêle !

Tous les moyens sont mis en œuvre par les lessiviers et les fabricants de lave-linge pour améliorer l’efficacité du lavage et faciliter l’entretien du linge. Mais au-delà des innovations techniques, un siècle de lessive c’est aussi des mentalités qui évoluent, des pratiques qui changent… Le linge, c’est aussi et surtout une charge culturelle.

Quand on parle de  linge sale , on pense tout de suite au sketch de Coluche sur le nouvel Omo, celui qui lave encore plus blanc que blanc : « J’avais l’ancien Omo, celui qui lave blanc, mais maintenant j’ai le nouvel Omo, qui lave encore plus blanc. Le seul problème, c’est qu’avec ce genre de lessive, on n’ose pas  se changer parce qu’on a peur que cela devienne transparent »… Anne Saint-Dreux, présidente de la maison de la Pub, nous parle des valeurs anxiogènes et de l’histoire des taches à travers les publicités lessivières :

« Quoi de plus banal qu’un film sur la lessive… Des publicités que l’on fuit aux linéaires uniformes des grands magasins, l’univers lessiviel véhicule la dose d’ennui la mieux partagée par le commun des mortels. Et pourtant… Que de mystères se cachent derrière ces paquets de linges sales que la ménagère cache et que l’on exhibait jadis sur la place publique du lavoir, quelles doses de culpabilité cristallisées par ces taches que l’on veut faire disparaître à coups de battoir ou par le biais du matraquage publicitaire.

La lessive est, en fait, un sujet passionnant quand on y regarde de près : la religion, les tabous, la condition féminine, le droit du travail, la psychologie ménagère, les enjeux économiques, le qu’en dira-t’on, la morale, l’amour, l’art, le populisme, sont autant d’angles de vue qui donnent à ce sujet banal des résonances profondes qui touchent chacun de nous.

À travers l’histoire du lavage moderne, Je décrypte la manière dont les publicitaires se sont approprié les notions du Beau et du Propre et comment ils ont créé, à travers les connotations morales véhiculées par leurs propres messages, le syndrome de la «ménagère anxiogène», véritable pilier de leur fonds de commerce.»

C’est une réalité, les publicités sont le reflet de nos attentes, nos mythes, nos  peurs… Néanmoins trente ans se sont écoulés depuis le sketch de Coluche… aujourd’hui, on ajoute des agents qui donnent une certaine clarté à la blancheur du linge et on sait surtout laver mieux. Daniel Berthod, responsable technique des produits d’entretien chez Unilever France travaille depuis trente ans sur ces questions :


« Quelle avancée industrielle peut revendiquer avoir autant touché à la fois le bien être et la santé publique, l’économie mondiale et l’environnement si ce n’est cette tâche du lavage du linge ?

Aujourd’hui, la lessive est une affaire simple, rapide, peu polluante et à la portée de toutes les bourses. Elle reste cependant très mal connue, pire, très dénigrée ! Elle est pourtant l’un des domaines les plus exemplaires de réussite industrielle des enjeux planétaires de Développement Durable. »

Mais les innovations du lavage touchent aussi les textiles. Depuis une centaine d’années, les tissus et leurs entretiens ont fortement évolué. En effet, composés exclusivement de fibres naturelles il y a cent ans, les tissus sont maintenant réalisés à partir de microfibres synthétiques. Parallèlement, les modes d’entretien ont beaucoup changé : de l’amidon de nos grands-mères aux micro-capsules, les traitements des tissus contribuent à faciliter le lavage et  à limiter les odeurs. Anne Perwuelz, chimiste au laboratoire GEMTEX de l’ENSAIT de Roubaix nous présente ces tissus intelligents :

« Les textiles qui seront vendus demain participeront activement à la vie quotidienne jusqu’à en devenir les principaux acteurs.  Aujourd’hui les chimistes peuvent composer des textiles techniques aux capacités diverses grâce à l’apprêtage, par exemple : les anti-taches. Différents traitements sont actuellement commercialisés. Par application d’un apprêt, ces textiles diminuent ou empêchent l’absorption, la fixation et-ou l’adhésion des salissures. Pour les tâches grasses, il faudra un caractère oléophobe (qui n’aime pas l’huile) : on parle alors de traitement oléofuge. Pour les taches maigres c’est le caractère  hydrophobe (qui n’aime pas l’eau) qui est important. Le caractère hydrophobe est amplifié si le tissu est texturé. Cette propriété est appelée l'effet lotus, du nom de la plante dont le caractère sacré en Inde est lié à l'aspect immaculé de ses feuilles : à cause de leur très faible contact, les gouttes n'adhèrent presque pas aux feuilles et roulent en emportant les poussières présentes sur la surface. Seuls les dérivés fluorés permettent d’avoir ces propriétés.

Les tissus « nettoyages faciles » (soil-release) sont aussi développés actuellement. Ces apprêts permettent de faciliter le lavage à basse température des textiles. La tache se détache facilement du support textile lorsqu’il est plongé dans l’eau. Grâce aux résines fluorées (ou des polymères) qui ont un caractère anti-tache, la saleté reste en surface. Les particules hydrophiles  (qui aiment l’eau) contenues dans les tissus entrent en action au moment du lavage : nombreuses en surface lorsque les tissus entre en contact avec l’eau, ces particules permettent une élimination facile des salissures.

Des apprêts « antibactériens » sont possibles aussi. Ils concernent les fibres naturelles, sensibles aux bactéries ou aux champignons. La surface de la peau est habitée par une multitude de microbes assurant une protection contre les agressions extérieures. Les textiles anti-bactériens ont pour but de limiter au maximum la multiplication des microbes sur le textile et de préserver ceux de la peau. Les molécules sont soit bactéricides et fongicides, qui éliminent définitivement les micro-organismes, soit des molécules qui empêchent leur développement. La propriété « autonettoyante » peut être obtenu par la destruction de la salissure par un système de photocatalytique ou par des enzymes greffés. Le Dioxyde de Titane (TiO2) peut être utilisé à cet effet : les UV cassent les molécules d’oxygène qui oxydent la saleté et la rendent invisible.

Enfin, l’origine des odeurs est soit biologique (développement de bactéries), soit chimique (odeur de friture, tabac…). L’effet anti-odeur est donc obtenu soit en éliminant la source (antibactériens), soit en l’emprisonnant et la détruisant par photocatalyse (autonettoyant) soit en masquant par un parfum agréable. Des robes, des sous-vêtements, des foulards délicatement empreints de l'odeur de votre parfum favori... aujourd'hui on fabrique ces nouveaux produits munis de microcapsules remplies de molécules parfumées. »

    Le lavage est au-delà des techniques un élément important de la trame familiale, un moment de vie. Pratiques, usages et mémoires emplissent  les objets. Jacques Rouaud, dernier commissaire du Salon des Arts Ménagers raconte l’histoire anecdotique de la machine à laver, une histoire faite de rencontre et de choix :

« Boussac décide en 1946 de négocier avec Bendix pour créer Bendix France. Il se rend compte en fait que ces ouvrières désertent pour laver leurs linges ! Aussi il offre à chacune d’elle une machine à laver ».

Pour Quyhn Delaunay, la machine à laver est le lieu de cristallisations considérable, où sont impliqués des acteurs multiples : l’Etat, les constructeurs, les usagers. Tous ont contribué à constituer cet espace d’échange, qui a fait que cet objet se crée, circule, se fait connaître et acquiert progressivement une existence sociale :

« Elle est liée à l’histoire de sa possession et de ses significations. Celles-ci varient dans le temps, ce qui se traduit dans l’usage que les hommes font du linge et reflète la façon dont ils le produisent. Sa conquête par tous témoigne d’une lente transformation des modes de production et de consommation vers le bien-être. D’abord considéré comme un signe de richesse que l’on s’efforce de faire durer le plus longtemps possible afin de le transmettre, le linge progressivement acquiert le statut de bien d’usage que l’on renouvelle rapidement. »
 
Au terme de cette journée, les fabricants ont présenté leurs innovations et démarches prospectives, nous avons présenté le projet « Espace vie quotidienne » défendu par Saint-Étienne Métropole, l’IERP et l’Association Arts Ménagers. En effet, les objets quotidiens, ceux que l’on ne voit plus, les banals, les triviaux… Ces petits riens de tous les jours sont porteurs de mémoires, d’histoires, de géni, de créativité, d’usages… Ils sont notre patrimoine.

Ces petits riens, biens de consommations en plastique et métal, portent tout un ensemble d’idées, d’espoirs et d’ingéniosité. Ils sont notre mémoire de l’innovation ; innovations techniques, innovations familiales. Une machine à laver, c’est aussi une histoire de famille, un choix, un sacrifice financier parfois, une évolution des mentalités… Cette exposition et ces conférences ont voulu être la preuve que ces objets ont beaucoup à nous apprendre sur nous-mêmes, et qu’il y a de l’humain en eux. Aussi n’est-il pas naturel de raconter ces histoires de famille, ces souvenirs, de jouer avec nos sens ? Comment comprendre et composer de nouveaux objets sans écouter ceux qui nous entourent ? Le design c’est aussi cela : de l’humain dans la matière.

Par Aurélie Brayet

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