Du vécu...

Publié le par exposition jours de lessive

Une vie de lessive



Mes cheveux blancs m’empêchent de mentir sur mon âge : je ne vais sans doute as vous étonner si je vous dis que j’ai à peu près connu l’ensemble de ce que vous raconte cette exposition. Ce qui me donne sans doute le droit de vous parler d’avenir…

Et si mon expérience de petite, de femme, de maman, de grand-mère et aussi de journaliste, se situe parallèlement à ce que raconte cette exception, cela permet de rappeler que l’on est passé en une vie – pas plus d’une vie -  du battoir de notre chère Mère Denis aux puces qui avec leurs petites pattes électroniques travaillent pour nous dans nos lave-linge de plus en plus sophistiqués.

Il n’a fallu qu’une centaine d’années pour passer…
-    du lavage à la cendre à la tablette magique,
-    du battoir à la « puce » électronique

Avant d’envisager ce qui peut arriver demain, il est intéressant de regarder comment cette évolution de la fonction lavage, qui fait rarement des poses, s’est associée à celle de nos vies quotidiennes. En n’oubliant jamais que les nouveautés spectaculaires prennent du temps avant d’être commercialisées et surtout démocratisées. Si bien qu’il ne faut jamais oublier que longtemps les différents modes de lavage se côtoient, les plus archaïques ayant souvent la vie dure. Même aujourd’hui, lorsqu’il s’agit de changer de machine, ce qui se fait environ tous les dix ans, beaucoup ont tendance à redouter un changement trop audacieux. Ainsi, en France, pays du lave-linge à chargement sur le dessus, bien étroit que la classique machine plus universelle à chargement frontal, le passage d’un modèle à l’autre a presque toujours été un cap difficile à franchir.

Cuviers, baquets en bois, cendres et soude, savon de Marseille, eau de Javel et bleu de lessive… Lessiveuses et jours de lessive… Machines à laver manuelles, premières lessives en poudre… Nous sommes au temps de ma petite enfance, avant la guerre de 39-45. Le temps de cette guerre où l’on manquait de savon a marqué un basculement vers de nouvelles habitudes de lavage. Dès les premiers salons des arts Ménagers de ce temps nouveau de l’après-guerre, on put s’apercevoir que les appareils ménagers, machine à laver en tête, allaient être à la portée du plus grand nombre.

Entre temps, les laveries automatiques, en ville surtout évidemment, on eu leurs beaux jours et existent encore.

On passe de l’agitateur au tambour, des lessives qui moussent à celles qui lavent sans mousser. On essore presque manuellement au rouleaux, puis dans une cuve séparée, puis dans la cuve de la machine où l’on pourra aussi, un peu plus tard, sécher directement… Bien que la lavant-séchante n’ait jamais eu un réel succès, c’est le séchage qui deviendra, surtout en ville, en appartements, un réel souci. Peut-être parce que l’on fait plus souvent une machine… La colonne lavage-séchage apparaît comme une excellente solution. Impossible si l’on reste fidèle au chargement par le dessus.

Les lessives s’adaptent pour des lave-linge automatiques. Intelligentes, électroniques, les nouvelles machines exigent encore plus des lessives pour des textiles nouveaux, plus variés, plus fragiles, en tous cas sensibles à des problèmes différents de ceux auxquels on était habitués… Il faut choisir de nouvelles températures de lavage. Les nouveaux draps, fleuris au lieu d’être tout blancs, peuvent se laver le matin, sécher en quelques heures et être remis le soir dans le lit sans repassage… Le trousseau de draps en lin ou métis prend un sérieux coup de vieux. Les textiles synthétiques pour lesquels on s’est enthousiasmé redoutent moins les taches mais grisaillent très vite…

Fidèles et inconditionnelles, les femmes sont reconnaissantes envers leur lave-linge et leur lessive symbolisées par les marques auxquelles elles pensent devoir la peine envolée.

On attend tout de son lave-linge, on espère tout de sa lessive et encore plus aujourd’hui des additifs aux fonctions spécifiques qui semblent magiques.

Le lave-linge pèse, pense, décide, choisit la lessive, la dose au besoin. Cependant les machines les plus haut de gamme ne sont pas à la portée de tous les porte-monnaie et les modèles les plus vendus, donc les plus utilisés, restent souvent encore basiques et contentent les familles pour lesquelles le lave-linge ne provoque plus d’émotion. Sauf s’il tombe en panne, provoque une inondation stupide qui pourrait être évitée si les fabricants soucieux d’innovations compliquées pensaient à faciliter le vidage de la cuve quand l’évacuation se bouche malencontreusement, un risque finalement courant.

Les anti-taches ont un devoir de réussite. Les taches redoutables autrefois sont oubliées aujourd’hui mais d’autres sont venues troubler notre quotidien. On est passé du café au ketchup.

Et si bientôt les tissus eux-mêmes savaient gérer leur propre entretien ? Déjà, avec l’étiquetage, les vêtements conseillent la bonne méthode de lavage. Demain, sans doute, sûrement, le vêtement pourrait communiquer directement avec l’appareil de lavage à propos de température et peut-être de type de lessive… Il suffirait de la vouloir pour le faire au point où nous en sommes des technologies. Reste à tenir compte du coût possible de ce type de service.
On le voit, les différences entre l’histoire officielle et les réalités du terrain expliquent l’extrême diversité des comportements familiaux face à l’entretien du linge et des textiles de la maison. Ce que les statistiques, qui nous disent que pratiquement toutes les familles disposent d’un lave-linge, ne nous racontent pas (ce qu’elles pourraient faire) c’est de quel type de lave-linge elles disposent, qui l’utilise à la maison, quel programme utilise-t-on…

Quelques uns des paradoxes qui jalonnent l’aventure du lave-linge et plus exactement du lavage du linge…

C’est lorsque le lavage était le plus dangereux pour le linge que le linge a été en partie du moins le plus fragile : dentelles, broderies fines… Rappelons que la brosse en chiendent de la Mère Denis face au berçage des pulls en cachemire dans les machines d’aujourd’hui était loin d’être une formule à conseiller pour ne pas user le linge.

Moins on vous conseille de ne plus trier le linge plus il devrait l’être puisque la variété des textiles et des mixages de fibres est infinie… Heureusement qu’il n’y a les étiquettes… Je me surprend à trier par couleurs plutôt que par qualité du textile… On se soucie, avec le goût inconditionnel pour le noir des générations plus jeunes que la mienne de créer des produits spécifiques… Dans ce domaine comme ailleurs un peu de bon sens ça aide…

L’homme, dans les familles, est arrivé dans le monde du lavage avec les machines. Et avec les textiles synthétiques : la chemise de Nylon à laver dans le lavabo de l’hôtel et qui était sèche, prête à remettre le lendemain sans repassage. C’est-à-dire quand la corvée lessive n’a plus été une tâche mais est devenu presque un jeu.
Eh ! oui, en un temps où l’on se triture les méninges pour féminiser des tas de mots sous prétextes que ça féminiserait la fonction… on a oublié que certains mots n’ont pas eu de masculin, les tâches correspondantes étant réservées aux femmes. J’accepterai d’être écrivaine quand il y aura des ménagers. Un mot qui ne s’associe encore aujourd’hui qu’aux arts ou aux appareils… Réfléchissez mesdames, on nous piège encore ici et là… on est cuisinière quand on est domestique ou fourneau, mais on est cuisinier quand on a des étoiles au Michelin… ou qu’on en rêve. On est même chef en même temps.

Il est bien téméraire de vouloir prédire ce que sera l’acte de laver demain… l’expérience prouve que l’on se trompe toujours pour la raison simple que l’on ne peut tout prévoir des inventions futures et que l’on part régulièrement pour les pronostics, réalité oblige, construits à partir de ce que l’on connaît déjà (technologies entre autres même si l’on ne les a pas encore exploitées).

La culture du linge fout le camp ma pauv’dame où va t-on ?

Le respect du linge parce que rare, beau, cher et donnant de la peine à coudre, broder, conserver en son plus bel état disparaît avec la facilité de lavage. La fréquence de suppression de repassage et le côté bon marché et éventuellement possiblement jetable du linge interviennent là encore.

Déjà les mots ont changé. On ne dit plus machine à laver le linge mais lave-linge. C’était volontaire, on a choisi le terme. On ne dit plus faire une lessive mais faire ou même lancer une machine. C’est l’évolution naturelle du langage qui recopie au mieux la vie telle qu’elle est. Parlons d’entretien plutôt que de lavage.

Alors le mot lessive… la tradition de la lessive du lundi qui sévi dans les années 60-70 a disparu avec l’automaticité. Voilà ce que je n’avais pas la mission d’affirmer : le titre de notre exposition évoque le passé. Pas le futur et plus guère le présent. Le besoin de propre n’a pas cessé d’exister mais la notion de propreté n’a pas cessé d’évoluer. La facilité de lavage a permis de laver du propre, de changer de linge plus souvent et plus souvent encore d’économiser les frais de teinturerie. On lave presque tout couramment dans la machine y compris les baskets.

Les acteurs de la fonction lavage, ou plutôt de l’entretien du linge, des vêtements, des textiles dans la maison dans sa globalité, travaillent ensemble depuis longtemps…

Dans cette exposition le manque d’espace a obligé à des choix car il aurait été plus passionnant encore de pouvoir aller jusqu’au bout du travail d’entretien du linge en y associant séchage et repassage.
Ces deux dernières étapes sont importantes pour la réussite finale car un séchage en machine raté « bousille » le lavage raffiné de la soie ou de la laine, comme un repassage inadéquat tue les qualités sophistiquées d’un textile intelligent qui a encore l’incapacité de se défendre en hurlant de douleur !

Juste quelques mots pour rappeler où l’on en est aujourd’hui :
-    il y a les choses à laver, linge de maison, vêtements et davantage encore car on lave souvent par économie de temps et d’argent ce que l’on aurait hier donné au pressing
-    il y a les produits lessiviels qui proposent tant de fonctions diverses qu’on finit au quotidien par ne plus y croire
-    il y a les outils : lave-linge, sèche-linge, fers, tables à repasser

Il leur est difficile d’avancer vers le futur sans travailler ensemble sinon la cacophonie serait superbement dramatique pour notre manière d’accomplir cette fonction (tiens, je ne dis plus corvée) du lavage.

Les nouveaux textiles et tissus qui en découlent sont nés de recherches comme toujours pour les militaires, comme en un temps pour l’espace, comme aujourd’hui pour le sport et un petit peu pour la mode, qui d’ailleurs a toujours su s’emparer de tout pour en détourner l’utilisation. Ces nouveaux vêtements se doivent aussi de s’entretenir sans perdre leurs efficacités nouvelles.

Deux obligations vont de plus en plus intervenir autour du lavage – ou plutôt de l’entretien des vêtements et des textiles de la maison, en marge de l’efficacité du service : le silence, l’écologie qui comprend le respect de l’environnement, la consommation réduite d’énergie et d’eau.

Les nouvelles machines ont d’autres fonctions que les premières : on demande toujours davantage au lave-linge comme à tous les appareils ménagers et outils divers. Ne nous étonnons pas que la machine prenne de l’indépendance et sache décider toute seule.

La négation du repassage pose des interrogations mais il y a parfois des retours en arrière, ou sinon des pas en arrière, des petits pas de côté en trouvant des solutions nouvelles.

Le travail en commun de ces acteurs, de ces industries, nécessite des compromis mais aussi des progrès, des innovations, puisque lorsqu’on met en commun de tas d’idées nouvelles, on avance. Même si ce n’est pas toujours sur le bon chemin.
Le transfert des responsabilités

Le savoir-faire s’oublie au profit de la facilité illogique. On abandonne les décisions à la machine.

Du temps où l’on appelait les femmes des ménagères elles étaient et devaient se sentir fières de leur savoir faire. Elles régnaient sur leur linge, sur leur lessiveuse, sur leur première machine… Aujourd’hui on n’est plus une ménagère. A part pour ces enquêtes faites par ces machos de publicitaires qui s’intéressent à cette femme que personne ne connaît ni n’a jamais rencontrée : la ménagère de moins de 50 ans !

Plus les textiles se perfectionnent, cessant d’être passifs pour avoir pratiquement un rôle actif, plus ils exigent un lavage précautionneux et adapté. Et moins on a envie de trier, de prendre des précautions. Si c’est ringard de trier le linge, est-ce raisonnable de s’extasier sur un petit carré de textile miraculeux qui boit la couleur égarée dans l’eau de lessive et répare vos bêtises voulues – juste pour voir si ça fonctionne… On abandonne les responsabilités à la machine, aux lessives, aux lingettes, au linge lui-même… ce n’est pas moi qui ai tout mélangé et obtenu un résultat dramatique, ce n’est pas moi qui me suis trompé (e) de programme, qui ai mis trop de lessive, etc… c’est cette saleté de machine qui est nulle…

Aujourd’hui c’est donc, comme d’habitude déjà demain

Le temps plus ou moins long à voir un produit, appareil, méthode ou autre nouveauté pénétrer réellement et profondément le marché dépend de quantité de facteurs, la plupart du temps, imprévisibles. Entre les belles inventions et le moment où cela arrive chez nous, chez tout le monde il y a un long chemin.

On n’aborde les nouveautés technologiques que par l’achat d’une nouvelle machine or ce renouvellement est pratiquement toujours moins rapide que l’arrivée des nouveautés mises sur le marché. Si bien que dans sa vie quotidienne on peut toujours manquer une étape. On m’a même parlé, il y a quelques jours d’une dame bien plus jeune que moi qui fait encore sa lessive en lessiveuse.

On m’a aussi signalé un village où le lavoir fonctionne toujours. Comme autrefois les laveuses ont leur petite attitrée (attention à celle qui s’installerait à la place d’une autre). Ma maman me disait toujours que le premier produit d’entretien du linge, celui qui enlevait, tout seul le plus de taches pourvu qu’on le traite immédiatement et à l’envers (le tachant doit repartir par où il est venu et ça marche particulièrement bien sur les synthétiques), l’eau risque un jour d’être très cher et très rare. Alors que devra-t-on faire ? Que nous proposera-t-on ? Moins laver ? Laver autrement ?

L’apparition de nouveaux lave-linge ou de nouveaux appareils, de nouveaux textiles, de nouvelles lessives qui accompliront autrement des tâches en partie nouvelles dépendent – la capacité (ou – et) la volonté d’une industrie qui est très internationale, mondialisée comme on voudra, à concrétiser la démocratisation du nouveau produit, qu’il s’agisse de machines, de lessives, de textiles, les trois secteurs étant justement parmi les tenant de la mondialisation économique.

Il faut tenir compte :
-    de l’impossible momentané ou définitif
-    de ce qu’on n’avait pas su prévoir ou pas pu
-    des réactions imprévisibles de l’humeur du consommateur
-    d’une utilisation difficile d’un produit ou mal expliquée, ou qui contre trop  des habitudes acquises
-    d’un prix réel ou apparent trop élevé
-    et tout simplement d’un lancement raté


Qu’est-ce qui paraît le plus vraisemblable ?

Pour répondre aux besoins du marché et espérons-le du consommateur :

-    les grands volumes qui vont continuer leur percée pour les maisons surtout, vu les dimensions, notamment pour les couettes, les doudounes, etc…
-    les prix « abordables » donc toujours un ou deux modèles spécifiques ou basiques d’une gamme qui se déclinera en divers modèles spécifiques ou basiques d’une gamme qui se déclinera en divers modèles
-    des appareils innovants, sophistiqués, haut de gamme qui prendront des parts de marché (qui auront plus ou moins de succès), plus ou moins importantes selon les critères d’acceptation
-    des appareils, des méthodes qui devront être capables encore plus qu’aujourd’hui de s’adapter du plus fin et fragile au plus lourd et difficile à laver, de l’angora au jean, que ce soit l’appareil ou l’utilisateur qui prenne les décisions
-    de l’acceptation de nouvelles fonctions
-    de l’évolution des mentalités face au bio, aux impératifs de l’environnement, etc…


Il faut tenir compte

-    de la part prise par tous les membres de la famille dans les taches dites ménagères
-    du retour possible au lavage hors de la maison
-    des réglementations concernant le bruit, les consommations d’eau et d’énergies
-    de la part prise dans nos vies par des matériaux textiles nouveaux souvent issus du sport donc pas forcément acceptés par les secteurs de la mode, encore que…
-    des nouveaux savoir-faire des produits lessiviels et autres additifs
-    des tendances psychologiques de chacun, enfin de la nouvelle culture du linge : irresponsabilité et paresse, nécessité du gain de temps… ou du je ne fais pas, je n’aime pas, je ne sais pas faire…
-    donc peu ou pas de repassage traditionnel après un séchage autant irresponsable que nous le connaissons déjà.

Plus c’est simple et plus ça se complique… plus on devrait penser avant de lancer la machine… Mais elle saura de plus en plus penser à nous, mémoriser nos habitudes comme un four mémorise nos recettes favorites…
Et pour tenter une conclusion…

J’aimerais terminer en disant une fois de plus Adieu mère Denis.
La nostalgie quand il s’agit de tâches (et non pas de taches) aussi pénibles que l’était le jour de lessive de mon enfance n’est jamais de mise. Et c’est pourquoi se souvenir est nécessaire. Les retours en arrière ne sont pas toujours à conseiller comme le remède aux exigences écologiques urgentes. Les technologies ne sont pas forcément condamnables mais elles doivent être dirigées, choisies et les cahiers des charges qui se devraient de régenter les applications pratiques des innovations tous azimuts que nous offrent la recherche et l’industrie, se doivent d’être rigoureux. Comme notre vigilance future. Pour éviter les engouements à tout va. Pour faire des choix logiques, sensés et sages. Eh ! oui, on peut toujours avoir la naïveté de croire à l’impossible !
Bien entretenir le linge n’est plus un bonheur ni un mérite. Et le temps gagné sur une tâche ménagère est toujours bon à prendre pour faire autre chose. C’est ma philosophie – et c’est pourquoi je me suis passionnée professionnellement autour de ce qu’évoquaient les arts ménagers. Pour savoir comment faire vite et bien tout ce qu’il faut assumer au quotidien pour gagner le temps de vivre. Ce n’est pas si mal, non ?

Par Anne-Marie Pajot
Journaliste Arts Ménagers
Ecrivain


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