Les lessives du Salon des Arts Ménagers

Publié le par exposition jours de lessive

De la machine à laver à manivelle au lave-linge a puce
au Salon des Arts ménagers


Parler de l’évolution d’un type d’appareil au Salon des Arts Ménagers, c’est d’abord rappeler que cette manifestation est née de la volonté d’un homme, Jules-Louis Breton (1872-1940), à la fois homme politique, inventeur et chercheur . L’étudiant du Collège de France qui participe à la constitution du groupe des étudiants socialistes révolutionnaires internationalistes de Paris et fonde la revue, « Le drapeau rouge » en  1892, devenu directeur de l’Office national des recherches scientifiques et industrielles et des inventions créé en 1922, conscient des limites de l’action révolutionnaire, est désormais convaincu que la réforme sociale passe par la diffusion du progrès technique.
Le but du Salon est double : soutenir et favoriser les industriels français (concurrence allemande et américaine en particulier) ; informer le public sur les techniques nouvelles susceptibles de pallier à la crise ancillaire et soulager les femmes de plus en plus nombreuses qui travaillent hors de chez elles, et  participer à sa formation.
Ceci dans un climat dominé par un souci d’hygiène alors que le monde sort d’une épidémie de grippe espagnole particulièrement dévastatrice  et que la tuberculose fait encore 150.000  victimes par an. Machines à laver le linge, machines à laver la vaisselle, réfrigérateurs, aspirateurs… sont considérés comme des appareils d’hygiène.
La machine à laver Conord de 1931, qui fait bouillir le linge, à l’instar – croit-on – de la lessiveuse, s’impose face aux appareils américains sans source de chauffage (l’eau chaude est fournie par le chauffe-eau, mais bien peu de foyers français en sont équipés !).
L’apparition de la machine automatique Bendix en 1949, qui accomplit son cycle de lavage sans intervention manuelle, est l’événement majeur d’après-guerre en matière de lavage du linge : on ne rêve plus de buanderie collective dans les immeubles et les premiers « salons de lessivage » sont ouverts au public .
Les Arts Ménagers ne se limitent pas au matériel d’équipement, les présentations vont de l’urbanisme et de l’architecture au plus modeste objet, en passant par les cuisines, le sanitaire et l’ameublement. Ils se préoccupent d’esthétique  et naissent en son sein, autour de 1950, les deux premiers organismes de promotion du design en France .
Dans les années 1950, la machine à laver, jusque là de toutes formes, devient « bloc » ; elle s’intègre entre les meubles bas de la cuisine, son dessus fait table de travail, elle s’habille aux couleurs du mobilier ; elle est étroite parce que les cuisines sont petites, parfois peu profonde pour s’adapter aux cuisines-couloirs.
A partir de 1955, l’« Etat providence » revient, garantit contre les aléas de la vie et permet donc au foyer de s’équiper . La machine à laver, dont le prix baisse régulièrement, est devenue l’achat privilégié des milieux populaires jusqu’au jour où les difficultés engendrées par la guerre d’Algérie pousse l’Etat, à la veille du Salon de 1958, à diminuer les allocations, à réduire les modalités du crédit, à porter le taux de la TVA à 27,5 sur les appareils ménagers, véritable taxe de luxe que seules les machines à laver supporteront  jusqu’en 1962.

L’élan est temporairement brisé  alors que le principe de la machine à tambour l’emporte sur les autres systèmes , seul capable d’assurer l’essorage et donc l’automatisme intégral. C’est le temps des machines semi-automatiques ou à double cuve vantées par les distributeurs parce que moins chères et techniquement moins complexes aux vues du service après-vente.
En 1967, la lessive aux enzymes « gloutons » bouleverse à son tour le cycle de lavage : elle nécessite un temps de lavage plus long et surtout une température inférieure à 60 degré. C’en est fini de faire bouillir le linge.
Dans le même temps, les journées de mai 68 mettent en avant des idées qui sont déjà dans l’air : protection de l’environnement, souci d’éviter le gaspillage d’énergie et d’eau. La lessive aux enzymes est dite biologique, les lave-linge (nouvelle appellation à partir de 1969) ont des cycles biologiques, la touche « éco » devient le cheval de bataille des constructeurs, la mère Denis, lancée par Laden en 1972, symbolise paradoxalement le retour à la nature…
La crise pétrolière consécutive à la guerre du Kippour (1973) ne fait que renforcer ces tendances et l’Agence pour les économies d’énergie relance la lutte contre les « gaspis ».
Après les « trente glorieuses », la plupart des innovations en matière de lavage du linge iront dans ce sens. L’événement majeur sera l’introduction du microprocesseur (la puce) dans un lave-linge de Miele en 1979.

Par la confrontation des appareils exposés, le Salon a incontestablement atteint son premier but en stimulant les industriels. Mais il a surtout contribué à l’information et à la formation du public, directement ou indirectement, l’afflux des visiteurs ne pouvant avoir qu’une influence limitée, aussi important qu’il soit.
Avant guerre, il participe au développement de l’enseignement ménager et des écoles ménagères (les fabricants donnent des appareils pour fidéliser les utilisatrices à leur marque), allant jusqu’à envisager, en 1937, la création d’un Institut d’Université des sciences domestiques. Il lance le concours de la meilleure ménagère en 1936, transformé en concours de la « fée du logis » après guerre, et qui compte jusqu’à 100.000 candidates.
Par le lancement de la revue « L’art ménager »  dès 1927, suivie des éditions Arts ménagers dont la première publication est « Le lavage du linge » par Paulette Bernège, il informe un large public des progrès réalisés en matière d’art ménager.
Le Salon participe à l’information et à la protection du consommateur avec l’Association française pour la normalisation (AFNOR), dont toutes les commissions ayant trait à l’équipement et à l’aménagement de la maison sont présidées par Paul Breton,  commissaire général. Il lance le concours de la meilleure notice d’emploi d’un appareil ménager en 1969 et oeuvre à la création de l’étiquetage informatif apparu en 1974.
Le Salon est le prétexte à une vaste et longue saison ménagère, lancée par les grands magasins et distributeurs, soutenue par une campagne publicitaire des fabricants, relayée par les médias. Des Salons « Arts ménagers » sont organisés dans les villes de province, en Afrique du Nord et à l’étranger (Belgique, Italie, Suisse).
Le rappel du rôle du Salon, véritable institution, peut paraître éloigné de l’évolution du lave-linge. Il n’en est rien car celui-ci, dans toutes les actions menées, tient une place privilégiée en tant que substitut à l’ancestrale corvée de la lessive. Ce rôle, le Salon n’a pu efficacement le jouer que parce qu’il procédait d’un esprit ; parce que, propriété du CNRS, il bénéficiait d’une indépendance et d’une autonomie financière  qui lui permettaient de prendre les initiatives les plus susceptibles de répondre aux intérêts des industriels et des usagers.

Par Jacques Rouaud
Président de l’Association Arts Ménagers
    

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